De grâce un peu de sagesse


« Prélude aux temps durs », voilà le titre de mon éditorial de juillet-août dans lequel je commentais la douloureuse fermeture de la librairie Clément Morin. Si bien sûr je voyais venir la période difficile qui s’amorçait, jamais je n’ai perçu l’ampleur de ce que nous vivons actuellement. Et je crains que ce ne soit que le début. Primo, l’abolition des Conférence régionale des élus (CRÉ) et la fermeture des Centre locaux de développement (CLD), annoncées aujourd’hui même, viennent secouer les fondements de tout le développement régional. Pour le secteur de la culture, cela risque de se traduire par une perte nette qui laissera un trou béant.

Au fil des ans, grâce à ces partenaires, nous avons pu développer notre stratégie en matière de tourisme culturel d’expérience. Une démarche d’avant-garde qui a permis à plusieurs intervenants de notre milieu de pousser leurs produits culturels plus loin et de s’engager dans la commercialisation touristique. Plus significatif encore, l’abolition des CRÉ, c’est aussi la probable disparition du Programme pour les arts et les lettres de la Mauricie, un outil totalement essentiel qui permet bon an mal an de soutenir les projets d’une vingtaine d’artistes et d’organismes artistiques. Des projets souvent en lien avec la communauté, mais surtout des projets qui font de notre région un milieu créatif et stimulant.

Perdre la CRÉ, pour Culture Mauricie, c’est perdre un précieux partenaire qui est avec nous pour l’événement Arts Excellence, un allié pour notre étude pour la commercialisation des produits culturels de la Mauricie et du Centre-du-Québec, un partenaire qui voulait avec nous poser un regard diagnostic sur notre milieu et un leader qui s’engageait avec nous et le ministre de la Culture et des Communications pour développer la vie culturelle dans les territoires ruraux de notre région. En somme, un partenaire qui répond toujours présent et qui a su contribuer de manière significative à de nombreux projets issus du milieu, du spectacle Amos Daragon à la valorisation de l’église St-James en passant par l’exposition «La petite vie».

Comme si ce n’était pas assez, la Ville de Trois-Rivières abolit son poste de directeur des arts et de la culture et procède à une réingénierie de son intervention. Derrière ce mot savant, se cache une grossière vision du redressement des finances publiques qui consiste à regarder la réalité que par la colonne des dépenses. Une vision qui fait fi de la contribution immense des titulaires de ce poste qui a permis à la ville de Trois-Rivières de se positionner de manière exceptionnelle comme ville d’art et de culture. Un rôle dans l’organisation municipale qui a permis à notre secteur d’être proche des décideurs. Une fonction qui a forgé de toutes pièces la personnalité de la ville. Soyons clairs, que serait Trois-Rivières sans le Festival international de la poésie, sans Danse encore, sans le Festivoix, sans l'OSTR, sans le Musée québécois de culture populaire, sans ses artistes et des dizaines d’autres qui mériteraient d’être mentionnés… Que serait Trois-Rivières sans ce lustre de culture? Une ville triste, pauvre, peu instruite, âgée et peu entreprenante, à l’image de ses indicateurs socioéconomiques. Une analyse rigoureuse coûts-bénéfices aurait conclu que ce 100 000 $ (salaire et avantages sociaux) par an est assurément le meilleur placement que la Ville a fait lors des dix dernières années. Il ne faut pas oublier que la contribution des arts et de la culture au PIB de la région a cru de 37% au cours de cette période. Ce résultat exceptionnel n’est évidemment pas le fruit du hasard: il est une résultante tangible d’un secteur en effervescence qui a pris son envol grâce à des mesures publiques de soutien que seules des ressources compétentes et dédiées au développement peuvent imaginer.

Dans ce contexte où les politiques de rigueur budgétaire font office de religion, y a-t-il un peu de sagesse chez nos dirigeants pour stopper cette entreprise de démolition qui renie 30 ans de développement mené par l’intelligence collective? De grâce un peu de sagesse.

Éric Lord
Directeur général
Culture Mauricie